Publié tous les week-ends/ Published every weekend


You can read English stories from En direct de l'intestin grêle on Straight from the Bowels.

Ne serait-il pas merveilleux si ces histoires étaient vraies? Malheureusement (ou heureusement) ce n'est pas le cas. Elles ne sont que le fruit de mon imagination fertile. Tous les personnages et les événements décrits sont fictifs et si vous croyez vous reconnaître ou reconnaître une de vos connaissances, ce n'était pas mon intention et ce n'est qu'une coïncidence. J'espère que ce blogue vous plaira. N'hésitez pas à en faire circuler le lien où vous vous promenez sur l'Internet et à laisser des commentaires ci-dessous. J'aime bien entendre parler de vous.

Geoffroy


2011-12-23

Un conte de Noël



petits garçons, Père Noël
Deux petits garçons écoutent attentivement le Père Noël qui leur explique qu’il va s’introduire par effraction dans leur demeure au beau milieu de la nuit, s’empiffrer du contenu de leur réfrigérateur et laisser des choses dans leurs bas ou leurs chaussures avant de partir. Si certains enfants sont charmés par ce concept, d’autres, à juste titre, remettent en cause la moralité d’un tel comportement.

C’était la première semaine de décembre il y a de nombreuses années. Nouvellement marié, j’étais assis sur le canapé avec celle qui allait devenir plus tard mon ex-épouse.

– Je me demande où nous devrions mettre le sapin de Noël, dit-elle.

– Le sapin de Noël? Pas question de mettre un arbre mort dans le salon! répondis-je.

– On pourrait acheter un sapin artificiel, tu sais...

– Pas question de mettre un faux arbre mort dans le salon!

« Ce que femme veut, Dieu le veut » et j’ai finalement cédé à sa volonté, mais à une condition : que ce soit moi qui pose le petit ange au faîte de l’arbre.

Ma femme était étonnée de ce vœu et je lui racontai donc d’où venait la tradition de mettre ce volatile au sommet d’un sapin.

chat, décoration de Noël, arbre de Noël
Un volatile, ça vole et comme un ange ça vole aussi, un ange c’est un volatile. C’est ce que le chat de la petite Genève avait bien compris en grimpant dans l’arbre de Noël à la recherche d’une collation. Photo M. Cloer

C’était une semaine avant Noël. Le Père Noël s’était levé de bonne humeur, était descendu pour préparer du café et mettre deux tranches de pain à griller. Il venait de s’asseoir à table quand il lut en première page du journal :

« Rudolph, le petit renne au nez rouge, a été arrêté avec un taux d’alcoolémie deux fois supérieur à la limite permise. »

N’en croyant pas ses yeux, le Père Noël continua de lire pour apprendre que le chef de son attelage de rennes, en état d’ébriété avancée, avait renversé quatre cheminées, qu’une fois arrêté il avait refusé de subir l’alcootest, qu’il avait déclenché un esclandre et qu’on l’avait emmené à la gendarmerie, menottes aux sabots, pour le mettre en prison jusqu’à ce qu’il puisse être jugé, le 28 décembre.

Encore sous le choc, le Père Noël continua de lire le journal pour apprendre que Legolas et Elrond, les contremaîtres de ses elfes, annonçaient que ceux-ci allaient cesser la production de jouets et déclencher la grève avant Noël pour dénoncer les mauvaises conditions de travail dans l’atelier du Père Noël, pour protester contre les heures supplémentaires non payées et exiger de meilleurs avantages sociaux.

Le Père Noël s’étouffa avec son café et le renversa sur son bel habit rouge qu’il avait à peine été chercher au « pressing » la veille.

Le Père Noël, qui n’est pourtant pas un personnage atrabilaire, était maintenant d’une humeur exécrable.

C’est à ce moment que le détecteur de fumée se déclencha : ses rôties étaient en train de brûler dans le grille-pain!

Vite, il alla ouvrir les fenêtres pour évacuer la fumée, pestant et prononçant des jurons trop grossiers pour que je les répète ici.

C’est à ce moment qu’un petit ange entra avec un conifère sous le bras et lui demanda :

– Père Noël, que voulez-vous que je fasse avec ce sapin?

«... C’est ainsi que naquit cette belle tradition », expliquai-je à mon épouse qui me regardait abasourdie en commençant à regretter les vœux qu’elle avait prononcés...

sapin, arbre de Noël, décorations, cadeaux, présents
Par souci de rectitude politique, on voit de moins en moins de petits anges au sommet des arbres de Noël. En fait, on parle de moins en moins de Noël et plutôt du « temps des Fêtes » pour éviter d’offenser des gens de foi non chrétienne qui souvent s’en foutent royalement. Merci à Madame Boudreault pour la photo.



Joyeux Noël aux milliers de lecteurs de quelque 60 pays qui ont visité En direct de l’intestin grêle cette année.

2011-12-17

Le percepteur



Ce matin-là, quand Matthieu sortit de la maison pour aller travailler, il y avait une carcasse de porc éventré sur le pas de sa porte.

Dégoûté à la vue de la charogne, Matthieu appela son serviteur pour qu’il l’enlève et nettoie l’entrée de la maison, puis il se dirigea vers l’écurie pour chercher son âne.

Dans la ruelle qui menait à l’étable, quelqu’un à l’étage d’une maison voisine jeta le contenu d’un pot de chambre par la fenêtre. Matthieu évita de justesse d'être aspergé par les excréments. Quand il leva la tête pour voir le coupable, il n’y avait évidemment plus personne.

Il pouvait entendre son âne braire dans sa stalle et pour cause : pendant la nuit on avait maculé le baudet de peinture verte.

Les passants se gaussaient de lui tandis qu’il se rendait au travail sur son âne barbouillé.

âne, piquet, dessin
L'âne est renommé pour sa paresse et son entêtement. Néanmoins, il est un moyen de transport plus économique que le dromadaire ou le cheval.


Combien il détestait son emploi de percepteur! Bien sûr, le salaire était bon, il y avait la sécurité d’emploi, les avantages sociaux, mais il fallait aussi compter sur le mépris et la réprobation de ses compatriotes.

De tout temps, il est bien connu que personne n’aime payer les impôts et tous croient, à tort ou à raison, que les finances de l’État sont mal gérées au profit de l’administration publique et de la classe dirigeante.

Le bureau du fisc avait affecté Matthieu à Capharnaüm, sur les bords du lac de Tibériade, que les Juifs s’obstinaient à appeler mer de Galilée par dépit envers Tibère, empereur de l’envahisseur romain. Matthieu n’était pas à la solde des Romains toutefois : il était fonctionnaire pour le gouverneur de la région, Hérode Antipas, un Juif qui avait grandi et été instruit à Rome.

Hérode, adulé par certains pour les travaux d’infrastructure qu’il faisait exécuter à grands coups de recettes fiscales, était haï par d’autres qui le considéraient comme vendu aux Romains et qui lui reprochaient ses mœurs dissolues.

Arrivé au travail, Matthieu attacha sa monture à l’ombre, derrière la bâtisse, et s’assura qu’il y avait assez d’eau dans le bassin où l’animal pourrait s’abreuver quand le soleil serait haut.

Il entra ensuite dans son bureau, se préparant psychologiquement à rencontrer des marchands et des commerçants qui lui mentiraient effrontément au sujet de leurs revenus et de leurs ventes pour ensuite le supplier, oubliant toute dignité, dès qu’il les menacerait de contrôle fiscal.

À l’heure du déjeûner, Matthieu sortit pour prendre son âne et se restaurer sous un palmier avant de faire la sieste.

La bête gisait, morte, toujours attachée : on avait empoisonné l’eau de l’abreuvoir.

Matthieu regardait le cadavre de l’animal avec consternation, anéanti par la méchanceté des gens et se voyant dorénavant marcher la dizaine de kilomètres qui séparaient Capharnaüm de Tibériade, la capitale de la région, pour aller présenter son rapport hebdomadaire à l’administration du fisc.

Capharnaüm signifie en hébreu « village de la consolation », mais Matthieu, découragé, regardait autour de lui le poste de douanes, le marché dont les étals croulaient sous les denrées, les entrepôts pleins à craquer de marchandises entassées pêle-mêle qui attendaient d’être acheminées par caravane ou par barque vers d’autres villes, d’autres pays.

Son regard s’arrêta sur la caserne de la centurie chargée de faire régner l’ordre dans la ville. Il savait que les soldats se moqueraient de lui s’il allait déclarer la mort de son âne et qu’il ne serait jamais dédommagé.

Il vit l’auberge et décida d’y boire un pichet de vin.

La salle était enfumée par les narguilés et les clients qui le virent entrer lui jetèrent des regards malveillants. Il y avait une place libre, dans un coin, près de la table où des pêcheurs locaux, Simon, André, Jacques et Jean, discutaient avec un étranger.

narguilé, pipe à eau
Le narguilé est une pipe à eau originaire de l'Inde et qui est très populaire au Moyen-Orient. On s'en sert pour fumer du tabac, souvent aromatisé, mais également des substances illicites.


L’aubergiste balança sans ménagement la cruche de vin sur la table de Matthieu qui, le visage dans les mains, pleurait en silence. Il se versa un verre et, le portant à ses lèvres, remarqua l’étranger assis avec les pêcheurs qui le regardait avec compassion.

Le regard de l’homme le troubla et quand celui-ci demanda à Matthieu : « Dure journée au boulot? » il ne put se contenir et se remit à sangloter. L’étranger se leva et vint s’asseoir à sa table.

L’inconnu, qui disait s’appeler Yeshua, lui inspira confiance et Matthieu raconta tous les malheurs qui lui étaient arrivés depuis le matin.

Yeshua l’écouta en silence puis lui dit :

– Nous avons tous notre croix à porter, moi peut-être un peu plus que d’autres. Mais viens avec moi et nous vagabonderons ensemble sur les routes poussiéreuses de Galilée. Nous mangerons une nourriture quelconque chez qui voudra bien nous nourrir et nous dormirons à la belle étoile pour nous réveiller trempés par la rosée. Un jour, après ma mort, tu pourras écrire tout ce que tu auras vu et entendu. Puis, tu te rendras en Éthiopie où tu seras lapidé par les soldats du roi pour avoir critiqué la débauche du souverain. Je suis désolé, mais je ne peux rien faire d’autre pour t’aider. Ça t’intéresse?

Nouveau Testament, Évangile selon Matthieu
L'Évangile selon Matthieu est le récit des quelques années que Matthieu, saint patron des percepteurs, des comptables et des fiscalistes, passa avec Jésus. Le compte rendu de son recrutement au sein des apôtres est avare de détails c'est pourquoi l' Intestin grêle tente d'y remédier.


Était-ce le vin ou le désespoir? Quoi qu’il en soit, Matthieu trouva que l’idée de tout laisser tomber pour mener une vie d’errance et d’aventures était préférable au sort qui l’attendait en demeurant employé du fisc.

Il ne lui fallut qu’un moment pour accepter.

Quand Matthieu et Yeshua furent sortis de l’auberge, Simon souffla à André :

– Je t’avais bien dit que ça marcherait! Il nous reste de la peinture verte. On recommence avec l'âne de quelqu'un d'autre ce soir?

Et André répondit :

– D'accord! Essayons avec celui de Judas, le crétin qui travaille au bureau de change et qui se plaint toujours qu’il lui manque 30 pièces d’argent!

2011-12-13

Le majestueux bison



Plus d’un demi-siècle s’est déjà écoulé depuis ma naissance... Tellement de choses peuvent changer en 50 ans.

Par exemple, il n’a fallu que 50 ans pour que la population de bisons d’Amérique (bison bison) qui paissait dans les prairies de l’Ouest soit réduite de plus de 100 millions d’individus à une poignée seulement.

Le majestueux bison : l’emblème de la province du Manitoba, le fier bovin qui pare le drapeau de l’État du Wyoming, le gagne-pain de « Buffalo » Bill Cody et le moyen de subsistance de générations d’Autochtones américains régnait incontestablement dans les vastes plaines d’Amérique. Il n’avait que peu de prédateurs, à part l’ours grizzli et le loup, et il était heureux de brouter, de se reposer et de ruminer avant de se déplacer vers un nouveau pâturage.

Sa taille impressionnante – un bison des plaines mâle (bison bison bison – celui ou celle qui trouve les noms latins des espèces animales manque évidemment d’imagination de temps en temps) pèse près de 1 000 kilos – son mauvais caractère quand on le dérange, sa vitesse et son agilité (un bison court à plus de 60 km/h et saute près de deux mètres en hauteur) et sa tendance à se ruer en troupeau lorsque les moustiques le dérangent en font un animal qu’il vaut mieux ne pas contrarier.

bison, gravure, corne, barbiche
Un bison des plaines se reconnaît du bison des bois (bison bison athabascae) par sa taille (le bison des plaines est plus petit) et par la forme de sa bosse qui est arrondie tandis que celle du bison des bois est équarrie. Les deux bêtes sont tout aussi irascibles l’une que l’autre.


La gestation du bison d’Amérique est de 285 jours et un mâle est en mesure de se reproduire à trois ans. Toutefois, dans un troupeau, les mâles plus âgés font preuve d’autorité pour empêcher les plus jeunes de se reproduire. Par conséquent, jusqu’à ce qu’il soit assez vieux et assez gros, le bison mâle doit se contenter de garder un œil concupiscent sur les femelles de ses aînés en pratiquant sa technique d’accouplement sur ses congénères mâles plus jeunes, à leur grande consternation.

Le XIXe siècle a été dur pour le bison d’Amérique. Les colons européens envahissaient l’ouest et rencontraient des Autochtones qui délaissaient leur patrie de mauvais gré pour satisfaire la cupidité des nouveaux arrivants envers de nouvelles terres. Des réserves ont été mises en place pour y confiner les indigènes, mais certains refusaient de s’y établir. Il fut donc décidé de les affamer en tuant les bisons dont ils dépendaient grandement pour se nourrir et faire du commerce.

Ce qui est pis, les nouveaux Américains posaient des centaines de kilomètres de voie ferrée partout où ils allaient, souvent en utilisant les sentiers que les bisons avaient tracés pendant leurs migrations.

Comme tout animal migrateur, le bison d’Amérique aimait bien ses sentiers et comptait bien les réutiliser peu importe s’ils étaient occupés par un chemin de fer ou non. Savez-vous combien il est difficile de respecter un horaire de train quand à n’importe quel moment un troupeau de bison peut décider de traverser la voie? Voilà donc une autre excellente raison de chasser le bison.

Finalement, la révolution industrielle infligea le coup de grâce au bison d’Amérique.

Les nouveaux moteurs à vapeur et à explosion avaient besoin de courroies d’entraînement solides pour faire tourner leurs engrenages. Les meilleures courroies étaient fabriquées au moyen du cuir épais tiré de peaux de bison. Le secteur de la fabrication, dont la productivité augmentait en raison de la mécanisation des usines, pouvait dorénavant mettre sur le marché nombre de nouveaux produits dont certains nécessitaient un assemblage complexe. Grâce à l’hydrolyse, les os de bison pouvaient être transformés en collagène, une excellente colle pour joindre des pièces. C'était bien avant l’invention du ruban adhésif, du Velcro et des attaches auto-bloquantes, à une époque où la fixation des pièces était quelque peu compliquée.

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Des os de bisons en voie d’être chargés dans un wagon du chemin de fer Canadien Pacifique à destination d’une usine de fabrication de colle. Photo: Bibliothèque et Archives Canada / PA-066544


C’est ainsi que la chasse a continué jusqu’à ce que tout le cheptel de bison d’Amérique soit réduit à quelques bêtes à peine.

Heureusement, selon la légende, en 1881, un agriculteur du Dakota du Sud a acheté les cinq derniers veaux de bison, ce qui a permis de préserver l’espèce. En une trentaine d’années, un troupeau de quelque 1 000 bisons broutait de nouveau dans la grande prairie, ce qui a donné lieu à une nouvelle controverse.

Des tests d’ADN ont permis de déceler la présence de gènes de bovins ordinaires dans ceux des bisons. Si vous étiez une vache Jersey de 300 kilos en train de brouter paisiblement et que, soudainement, vous vous apercevez qu’il y a un bison d’une tonne qui en assez de forniquer dans la fange avec ses compagnons et qui vous fait des yeux doux de l’autre côté d’une clôture par-dessus laquelle il peut facilement sauter, que pourriez-vous faire d’autre?

vache, Jersey, pré
La vache Jersey est populaire parce que son lait est de grande qualité, qu’elle est de petite taille et qu’elle est très féconde. Image: Nathan Greenwood / FreeDigitalPhotos.net


2011-11-21

Un sans-abri au Canada, c’est un SDF en Europe



Il faut bien s’établir quelque part. C’est ce que disait Caïn l’agriculteur à Abel le vagabond et comme Abel n’écoutait pas... Nous savons tous ce qui est arrivé ensuite.

Il y a quelques années, j’ai décroché un emploi en ville dans un bureau hyper-protégé avec des serrures si perfectionnées que le jeune cambrioleur que j’étais jadis n’aurait pas su comment les crocheter.

Je pelletais des mots pour quelques sous la tonne et quand j’avais fini de pelleter, il fallait pelleter encore et on me disait que je devais pelleter plus vite si je voulais faire fortune.

Nous savons tous que ce qui compte le plus dans la vie c’est gagner de l’argent, n’est-ce-pas?

Je travaillais à quelques intersections des gratte-ciel de la Banque fédérale, du Conseil du Trésor et du ministère des Finances, des institutions en bonne et due forme pour amasser des richesses.

Sur le trottoir, c’était une autre histoire.

Il y avait des boutiques qui vendaient du matériel informatique désuet pour presque rien, d’autres vendaient des vêtements démodés à des prix dérisoires.

Il y avait de ces établissements où vous pouviez obtenir une avance sur votre prochain chèque de paie : une solution de rechange lorsque le système bancaire établi refusait de vous faire crédit.

Des Vietnamiens vendaient des hot dogs à partir de camionnettes garées sur le bord du trottoir. Leurs femmes pouvaient vous faire les ongles, vous donner un massage relaxant pendant que leurs cousins vous vendaient du matériel ou des enregistrements audio et vidéo à bon marché. Pour une bagatelle, ils vous servaient une soupe savoureuse, qui s’appelle phô, dans des bols gigantesques.

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Le problème avec la soupe c’est que je ne suis jamais sûr s’il faut la boire ou la manger.


Ils avaient probablement acquis ces aptitudes utiles dans les minuscules navires pleins à craquer sur lesquels ils avaient traversé des mers infestées de pirates en fuyant un pays où la vie était devenue simplement trop difficile.

Dans cette rue du centre de la ville, en marchant vers le sud, vous arriviez au village gai. En continuant plus au sud, vous trouviez des maisons de chambres, des fumeries de crack, des piqueries, des ruelles sombres où tout pouvait arriver à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit.

Tout cela à un kilomètre des avenues du pouvoir.

Je portais un complet et une cravate pour travailler. Pour moi, porter un complet c’était faire la distinction entre ma vie privée et ma vie professionnelle. C’était un symbole qui signifiait :  je suis un être digne, complexe, plus profond qu'il ne semble.

La première semaine, une collègue m’a demandé : « Pourquoi tu t’habilles comme ça? » La deuxième semaine, un administrateur m’a dit : « Tu ne devrais pas t’habiller comme ça. » La troisième semaine, le directeur m’a demandé d’arrêter de m’habiller comme ça.

À partir de ce moment, j’ai commencé à porter un jean et un T-shirt au travail. Je n’avais plus besoin d’exprimer symboliquement mon individualité : elle avait été gravée profondément et de façon permanente dans mon âme.

Je n’avais plus ni vie privée ni vie professionnelle. Je vivais, c’est tout, et c’était déjà beaucoup.

Un froid matin d’automne, je suis tombé sur le trottoir glissant et j’ai déchiré mon pantalon. Dans l’ascenseur au bureau, une collègue m’a demandé ce qui m’était arrivé. Quand je lui ai dit, elle a rétorqué : « Il faut regarder où tu mets les pieds! »

J’ai vite compris que dans ce milieu, il n’était pas convenable de dire « bonjour », « bonsoir », « s’il vous plaît » ou « merci ». Le sourire et les plaisanteries n’étaient pas de mise non plus.

Pour certaines des personnes avec lesquelles je travaillais, le plus grand plaisir au monde était de mastiquer lentement du hareng mariné en buvant un vin blanc banal, le regard perdu dans le vide.

Durant toutes les années pendant lesquelles j’ai travaillé là-bas, on me rappelait sans cesse de ne pas fumer dans les toilettes.

Comme si pareille chose me serait venue à l’esprit quand, dehors, il y avait un excellent trottoir sur lequel je pouvais me livrer à l’une de mes activités préférées!

C’est en fumant dans la rue, appuyé contre un mur, que j’ai rencontré les gens les plus intéressants.

Il y avait cette petite Orientale qui se tenait debout dans une entrée sans mot dire. Ses longs cheveux mêlés tombaient sur un manteau d’hiver pelé qui se décomposait à mesure que défilaient les saisons. Elle avait peur de tous et se mettait à crier chaque fois que quelqu’un lui offrait de l’argent ou de la nourriture.

Il y avait une exception. De temps en temps, une Jamaïcaine qui vendait des vêtements à bas prix invitait la dame orientale dans sa boutique où elle pouvait se choisir un nouvel « ensemble » gratuitement. Elle choisissait toujours des vêtements aux couleurs vives, joyeuses qui, inévitablement, au bout de quelques semaines, devenaient crottés. La Jamaïcaine renouvelait alors sa garde-robe.

C’est ce qui m’a rappelé que la bienvaillance existait toujours dans ce monde.

Un clochard grand et maigre a vite compris qu’il pouvait obtenir de moi une cigarette et un peu de monnaie quand il me voyait. Il m’a raconté qu’il avait été comédien. Dans sa jeunesse, il avait joué Molière sur les plus grandes scènes du monde. Puis, tout a mal tourné. Il a été conscrit pour aller se battre à la Grande Bataille de Toronto. Il conduisait un char d’assaut sur la rue Yonge aux côtés du général De Gaulle. Son héroïsme lui a même fait grimper jusqu’au grade de colonel mais lui a fait perdre la santé.

La maladie mentale m’épouvante.

char d'assaut, Sherman M4A3E8, caserne militaire
Si un événement tel que la Grande Bataille de Toronto s’était vraiment passé ailleurs que dans la tête d’un schizophrène, des chars d’assaut comme ce Sherman M4A3E8 auraient pu patrouiller la rue Yonge. Mais j’ignore pourquoi exactement quiconque voudrait conquérir Richmond Hill. Pour aller y jouer au golf?


Suzanne, une toxicomane qui aimait le crack et avec laquelle je m’étais lié d’amitié m’a raconté qu’une nuit d’hiver glaciale, alors qu’elle dormait dans l’entrée d’un immeuble à logements, un locataire l’a chassée à coups de pied en lui criant : « Ce n’est pas chez toi ici! »

Un peu plus tard cette nuit-là, Suzanne a retrouvé le sommeil sur un palier au dixième étage d’un immeuble à condos en construction où le veilleur négligeait de faire sa ronde.

Est-ce que j’ai des problèmes? Pas du tout. Vous non plus sans doute.

Henry Cyr est l’un de ces personnages dont j’ai fait la connaissance dans les rues d’Ottawa. Il joue de la guitare en insérant une vieille tasse ou un verre sur son moignon. Dans cette chanson, il nous raconte qu’il préfère mendier que voler. Si vous le rencontrez, donnez-lui un dollar ou deux. Peut-être qu’il ne les dépensera pas judicieusement, mais qui peut se vanter d’une telle chose de nos jours?


2011-09-25

The mess dinner


I was managing a versatile quartet: two girls, two guys playing mainly cello, violin, guitar and keyboards but also a slew of other instruments. All members had formal classical training. They were not virtuosos but they were young and they played accurately, on time, with feeling. I knew that after a few years on the road, meeting the right people, they could be up there with the stars.

I booked them a casual gig for a single-malt scotch whisky tasting club. The clients would be real gentlemen and ladies having dinner at a naval officer’s mess hall after their annual fall golf tournament. Eighty people in their 30s and 40s, all professionals, doctors, lawyers, reporters, well educated and refined yet not stuck up: the ideal audience willing to pay more than the basic union rates.

As a plus, the venue was fantastic: high ceilings, oak-lined walls and pillars, just enough reverberation. The acoustics were perfect; it was a sound technician’s and a musician’s dream.

As I was helping my musicians set up in the afternoon I observed that the caterers were wearing the usual white uniforms but that the waiter and waitresses were wearing kilts, waist-high tunics, and knee-high socks.

One of the cooks told me that the evening was to have a Scottish theme and that they were serving Scotland’s traditional dish, haggis, for dinner.

haggis
Haggis is the minced heart, liver and lungs of a sheep mixed with onions, oatmeal, spices and fat, simmered in an inside-out sheep’s stomach. I know, it sounds disgusting but it’s not. It’s quite tasty, just think of it as Scottish sausage.


I am always amazed to see successful people not satisfied with their professional accomplishments to the point that they have to live a fantasy and pretend to be Scots.

At least they were not acting out being gangsters or bikers.

Tables, all dressed in thick white linen and fine dinnerware, were set up in a “U” shape around the room, the middle section would be used for people to mingle while having cocktails before the meal. The band was in a corner on a low stage.

When one of the caterer’s employees returned from a cigarette break saying: “The guests are arriving,” the band began playing Johann Pachelbel’s “Canon in D.”

The golfers entered, some wearing golf trousers with argyle socks, others were sporting kilts and everybody seemed to be in a good mood. All the ladies were wearing plaid of some kind and most of them wore dresses.

“These people sure take their Scotland seriously,” I thought as the band ended the German baroque number. I went to Jason, the band leader, and suggested they move to music more appropriate for the occasion, so they started to play the theme song of the movie Braveheart.

I like smart literate musicians who can adapt quickly to a situation.

As the guests were having cocktails reminiscing about their day on the golf links, the club’s president recalled: “I was so proud, on the front nine I only lost three balls! But on the back nine, I lost 22!” which made everybody laugh.

Men were talking golf equipment and business, sipping their whisky while women were busy chatting and drinking mostly gin tonics and Bloody Marys.

I noticed a striking redhead in a kilt and silk blouse who, because of an ill-adjusted pin on her kilt, was showing quite a bit of leg when she moved. She was talking and laughing with a handsome man who seemed to be in real estate. A bit further away, another man – who looked like a doctor – was glancing at her worriedly.

From my years working in less commendable establishments I have learned how to read a crowd. If trouble was to happen tonight, it would be from these three.

In the meantime, waiters and waitresses were walking amongst the guests holding large platters of amuse-bouche which are nothing but fancy and politically correct amuse-gueule. It is a delicacy any aspiring bourgeois or nouveau riche can look forward to.

Some of the guests were admiring photographs on the wall of prize-winning sheep and Shetland ponys. Apparently quite a few military officers who usually attended the mess hall had Scottish roots and enjoyed displaying the pride of their ancestors’ homeland.

However, today’s guests were not as classy as the gentlemen and ladies who normally frequented the hall and were making lewd comments about the attractiveness of the sheep and ponys, one going so far as to parody the Rolling Stones’ Get off of my cloud by singing: “Hey McLoud! Get off of my ewe!” as everybody laughed.

It takes many generations for the coarseness of peasantry to leave the genes of would-be aristocrats.

Scotsman, kilt, Shetland pony
Stereotypes are oversimplified conceptions or opinions that bear no factual relation to reality. However it is easy to make them and use them and that is why we love Monty Python so much. Nonetheless, when an artist decides to draw a picture of a grown Scotsman wearing a skirt and holding a pet pony, it is very hard not to think of stereotypes.


The band was now playing a version of Matty Groves, a most unfortunate choice as I watched the real estate salesman making obvious moves towards the delighted stunning redhead while her frankly annoyed doctor husband was looking at them.

Soon dinner was about to be served and the guests were taking their assigned places around the tables. It was quite a sight to see the waiters and waitresses in Scottish livery bringing the first haggis for the whisky tasting club’s president to cut as he started to recite solemnly Robert Burns’ Address to a haggis.

A proud Scotsman gives a perfect rendition of Robert Burns’ poem.

After the poetic performance, waiters and waitresses started rolling in more haggis on stainless steel carts to serve guests. At that moment, I noticed that the redhead’s husband had gotten up and was now having an animated discussion with the real estate salesman while his wife looked on with increasing uneasiness.

The real estate salesman tried to get up, the doctor pushed him back down on his chair, grabbed a steaming haggis nearby and smashed it on his face.

All hell broke loose. People got up trying to stop the two men who were now wrestling on the floor, pulling a tablecloth in the process, sending cutlery, china, mashed potatoes and turnip flying. The redhead was crying, the waiters and waitresses were looking at the caterer for advice while the band played on, which I thought was very professional of them.

There was much yelling and shouting but no need to call the police; after all these sophisticated people were used to settling their issues through their lawyers. When the belligerents left the building, the caterers started to clean up the mess hoping to be able to resume their service but the magic was gone. One by one guests silently left while the scotch whisky tasting club’s president sat alone at a table, sipping at a glass of Talisker with a bitter look on his face.

2011-09-12

Cave Canem (Gare au chien)



« Gisèle! Gisèle! Vulcain a fait une belle grosse crotte! »

Rien ne me plaisait davantage que de me faire réveiller le matin en entendant mes voisins, Grégoire et Gisèle, annoncer à tout le voisinage les exploits défécateurs de leur chien, Vulcain, un bouvier bernois de 70 kilos.

La vie avait choyé Gisèle et Grégoire. Tous les deux avaient un bon emploi : elle, était secrétaire juridique et lui, enseignait la soudure dans une école de métiers.

Le couple était propriétaire d’une charmante petite maison dans le quartier résidentiel tranquille où j’habitais. Pour réduire l’exiguïté des lieux, Grégoire, qui était habile de ses mains, avait construit une grande terrasse en bois entourée de treillis derrière la maison.

Grégoire et Gisèle étaient dans la quarantaine quand leur fille unique, Danielle, avait quitté le domicile familial pour aller vivre avec son petit ami.

Le samedi du départ de Danielle, Gisèle et Grégoire prenaient le frais tranquillement sur la terrasse lorsqu’ils se sont aperçus que la maison allait leur sembler bien vide sans leur fille.

« On pourrait avoir un chien », dit Gisèle.

Dans son esprit, elle imaginait un shih-tzu, un bouledogue français ou un bichon frisé, se reposant sagement dans un panier d’osier dans la salle de séjour ou dormant au pied du lit. Quelle ne fut pas sa surprise lorsque, quelques jours plus tard, Grégoire arriva après le travail avec un bouvier bernois de deux mois, timide, maladroit et... incontinent.

bouvier bernois, chien, dessin
Le bouvier bernois appartient à la famille des grands bouviers suisses. S'il est pataud, il est néanmoins fidèle et affectueux. Au milieu du XXe siècle, d'après certains, il aurait été croisé avec le terre-neuve pour adoucir son caractère.


Toutefois, elle s’attacha rapidement au chiot si mignon avec sa robe tricolore et son poil long et frisé. Grégoire se chargea de l’éducation de la bête. Tous les jours, il l’emmenait faire de longues promenades. Au bout de quelques semaines il avait même réussi à lui apprendre à se soulager ailleurs que sur la moquette du salon.

Ils avaient décidé de l’appeler Vulcain, du nom du dieu romain du feu, des volcans et des métaux et patron des forgerons, à cause de son poil long et noir. Grégoire savait d’expérience que, à force de travailler dans une forge, on en ressort noir comme le diable.

Les mois passèrent et Vulcain devint un molosse impressionnant qui savait aboyer avec beaucoup de conviction (au grand chagrin des voisins). Il aboyait quand les chats, les ratons-laveurs et les mouffettes s’aventuraient dans le jardin, il aboyait devant les étrangers, mais devenait affectueux dès qu’il les connaissait mieux.

Et pendant l’été, des étrangers, il y en avait beaucoup car Gisèle et Grégoire aimaient recevoir sur leur grande terrasse pour griller des quantités phénoménales de viandes rouges et de côtes de porc, bien arrosées de vin et de bière.

Un beau week-end de juin, Grégoire invita un de ses étudiants étrangers à souper avec des amis. Manuel était Guatémaltèque. Ingénieur en mécanique, son diplôme et son expérience n’étaient pas reconnus au Canada et, n’ayant pas les moyens de recommencer ses études universitaires, il s’était inscrit aux cours de soudure de Grégoire.

Manuel était mince, dans la trentaine. Son regard noir, brûlant et sa démarche digne trahissaient ses ancêtres catalans.

Les nouveaux arrivants furent accueillis par un concert d’aboiements qui cessèrent dès que Vulcain s’aperçût que ni son territoire ni ses maîtres n’étaient menacés.

Gisèle servit de la bière pendant que Grégoire rôtissait les viandes qui dégageaient leur fumet appétissant. Au moment de servir la salade, avec beaucoup de vinaigrette ranch, les conversations allaient bon train, les plaisanteries fusaient de part et d’autre chez les convives et les hôtes. C’était une excellente soirée entre amis.

Après le repas, Grégoire sortit sa guitare et se mit à jouer et chanter pour mettre de l’entrain. Tous les invités étaient ravis de son interprétation de La ballade des gens heureux. Après quelques chansons, Grégoire interrompit son récital pour aller chercher une nouvelle bouteille de vin chilien à la cave.

Quand il revînt, l’atmosphère de la fête avait tout à fait changé.

Manuel avait pris la guitare et jouait un air espagnol, mélancolique et langoureux, envoûtant l’auditoire qui l’écoutait religieusement. Grégoire lui-même dût s’asseoir tant il était étonné par l'excellent jeu de son élève. Gisèle, à ses côtés, était comme hypnotisée.

Après avoir terminé la pièce de guitare sous un torrent d’applaudissements, Manuel refusa modestement de jouer davantage et s’excusa, prétextant qu’il devait partir. Il salua les invités et ses hôtes, les remerciant de leur hospitalité, et s’éloigna dans la nuit.

Quelques jours plus tard, Grégoire revenait d’une longue promenade avec Vulcain. Aussitôt entré dans la maison, Vulcain détala en aboyant, renversant la petite table d'acajou où Gisèle mettait ses violettes africaines et monta au premier pour s’arrêter devant la porte fermée de la chambre.

En enlevant ses souliers, Grégoire pestait contre l’animal. La table était en morceaux sur la moquette et les pots de violettes s'étaient cassés dans le couloir près de l’escalier. Le molosse ne cessait de japper pendant que Gisèle essayait de le calmer.

Au haut de l’escalier, Grégoire eut la surprise de sa vie : devant la chambre, Gisèle était en camisole et Manuel boutonnait rapidement sa chemise tandis que Vulcain grondait méchamment.

Depuis cet incident, la maison a été vendue, mais je vois parfois Grégoire promener Vulcain, seul dans le parc.

mosaïque, Pompéi, chien, cave canem
Dans les ruines de l’ancienne ville de Pompéii, on a retrouvé de nombreuses mosaïques comme celle-ci portant l’inscription Cave canem c'est-à-dire, gare au chien. Pompéii a été ensevelie sous les cendres et les scories du Vésuve en août 79 de notre ère, au lendemain de 10 jours de fêtes consacrées à Vulcain. Selon la légende, Vulcain aurait surpris son épouse, Vénus, le trompant avec Mars. Tous les cocus de l’empire romain vouaient un culte assidu à Vulcain, dont les temples étaient gardés par des chiens. Photo : Radomil. Photo assujettie à la licence Creative Commons.


Next week: The Mess Dinner

2011-08-29

Un fantôme...



J’avais 32 ans et j’étais lassé de la ville. Les bruits, les odeurs, la chaleur, l’humidité de la cité m’énervaient. Je ne pouvais plus supporter les gratte-ciel de béton et de verre.

Les gratte-ciel, s'ils multiplient verticalement la surface habitable d'un immeuble, bloquent les couchers de soleil. Pourtant, c'est beau un coucher de soleil...


Je suis allé faire une promenade en voiture à la campagne, j’ai vu une vieille maison à vendre, j’ai fait une offre et six semaines plus tard je disais adieu à la vie citadine.

C’était une grande maison construite en 1925, dotée d’une véranda vitrée sur deux côtés. Grande cuisine, grande salle à manger, grande salle de séjour, quatre chambres et un prix dérisoire.

C'était une vente de succession et le notaire chargé de la liquider m’a dit que l’ancien propriétaire, Alberic McGrath, était trop vieux pour bien s’occuper de la maison avant son décès.

En effet, si l’extérieur de la maison était acceptable, l’intérieur était assez délabré. Le vernis des boiseries et des portes pelait, les appareils de la salle de bain étaient tachés par l’eau calcaire du puits et, dans la cuisine, il n’y avait que deux placards et un comptoir minuscule. Au lieu d’un évier, il y avait un bac comme on en trouve dans une buanderie.

Par contre, il s’y trouvait une dépense immense, avec des tablettes profondes sur trois murs. À la campagne, il faut bien emmagasiner ses conserves quelque part.

Il fallait donc que j’accomplisse quelques travaux essentiels avant de prendre possession de la maison.

Une maison construite vers 1925 avec sa véranda vitrée.


Dans les deux semaines précédant mon déménagement, tandis que je m’occupais de ces rénovations, je me suis aperçu que mes nouveaux voisins me trouvaient bien étrange. Un rat des villes qui voulait vivre avec les rats des champs! Quelle idée saugrenue!

Je suis allé au village pour acheter des matériaux pour les réparations. Quand j’ai dit au commis que je venais d’acheter la maison d’Alberic McGrath, j’ai eu droit à un regard méfiant et à un silence gêné.

Je sentais que je n’avais pas gagné de concours de popularité.

Par ailleurs, il me fallut user de beaucoup de diplomatie pour convaincre la compagnie du téléphone de me donner une ligne privée plutôt qu’une ligne partagée. Malgré tous mes efforts, il me fut cependant impossible d’obtenir une deuxième ligne pour le télécopieur et le modem. « Personne n’a d’ordinateur à la campagne, monsieur », m’avait dit sèchement l’employée du téléphone.

Enfin, j’avais d’autres soucis car emménager, c’est un peu apprivoiser un nouveau logement : on trouve rapidement une place pour la plupart de ses biens; les casseroles dans la cuisine, les vêtements dans la penderie, les lits et les commodes dans les chambres, le canapé dans la salle de séjour.

Et puis, il y a toutes ces choses dont on ne sait que faire et qui restent dans des boîtes jusqu’à ce qu’on trouve le temps ou l’envie de les ranger ou de s’en défaire. Comme j’avais beaucoup de place, j’ai transformé une des chambres en débarras pour une douzaine de boîtes et d’objets hétéroclites.

Un soir, pendant que je lisais au lit, j’ai entendu un faible tintement, comme une clochette ou plutôt deux verres qui s’entrechoquent. Je tendis l’oreille sans pouvoir déterminer d’où provenait ce bruit mystérieux. Un seul tintement : « ting »! Puis plus rien.

Dans les semaines qui suivirent, à quelques reprises, je perçus le même tintement. J’inspectai la plomberie et le système de chauffage, mais je ne trouvai rien d’anormal.

J’avais commencé à fréquenter un bar dans un village voisin, le Chic bar salon. Le samedi soir, il y avait un groupe country dont le guitariste, Harry Jones, un « jeune » homme de 78 ans, m’a appris à apprécier la musique de Hank Williams.

Un soir, pendant sa pause, alors que nous discutions, je lui mentionnai que j’avais acheté la maison d’Alberic McGrath. Harry s’esclaffa : « Tu as acheté la maison du sorcier »!

Il m’a alors raconté qu’Alberic McGrath avait la réputation d’être sorcier et que tous les gens de la région le craignaient. Il parlait aux corneilles et aux bêtes sauvages et elles lui répondaient! Il pouvait faire surir le lait des vaches et faire pourrir les récoltes sur pied! Il priait à la lune et aux étoiles la nuit dans les champs! Il ramassait des herbes sauvages pour faire des philtres et des onguents qu’il conservait dans la grande dépense de la cuisine, en fait, c’est là qu’on avait trouvé son corps plusieurs jours après sa mort.

« C’est vrai tout ça », lui demandai-je?

« Bah, qui sait? Ce que je sais, c’est qu’il levait le coude », me répondit Harry en terminant son whysky. « Il aimait bien le gin! »

En retournant à la maison ce soir-là, je pensais que cette histoire pouvait expliquer l’antipathie des habitants du coin à mon égard. Pour ma part, je ne suis pas superstitieux et je trouvais que cette légende donnait un certain cachet à ma maison.

Quelques jours plus tard, quand j’entendis le tintement à nouveau, je me dis : « c’est le fantôme d’Alberic McGrath qui trinque quelque part dans la maison »!

Je me versai un verre de vin et bût à sa santé.

Ma petite amie est venue passer le week-end suivant avec moi et je lui racontai ma découverte en riant.

« Il ne faut pas rire de ces choses-là », me dit-elle sérieusement. « J’ai toujours ressenti un malaise étrange en venant ici, maintenant je sais pourquoi. Je veux retourner chez moi, je ne pourrai plus dormir ici. »

La réaction de mon amie me prit totalement au dépourvu. J’essayai de raisonner avec elle, mais elle ne voulut rien entendre. À contre-cœur, je la ramenai chez elle, en ville.

En revenant à la maison, je pestai contre Alberic McGrath qui savait faire tourner le lait des vaches et aigrir le cœur des amants.

Le lendemain, encore indisposé par la tournure des événements de la veille avec ma petite amie, je décidai de vider quelques boîtes dans la chambre qui me servait de débarras.

Pendant que je m’affairais, j’entendis le tintement fatidique derrière moi, tout près. Je me retournai promptement et je vis au fond d’une boîte que je venais d’ouvrir une petite horloge numérique programmée pour sonner un coup toutes les heures. Le son se propageait lugubrement à travers la maison par l’évent d’air chaud du système de chauffage.

J’avais trouvé mon fantôme.

Lorsque Robert Noyce, le fondateur de la société Intel, a fait breveter la puce de silicium dans les années 1960, il ne se doutait pas que des firmes japonaises s'en serviraient pour commercialiser à grande échelle et avec beaucoup de succès des montres et des horloges numériques. Bien entendu, personne ne se doutait non plus qu'une de ces horloges serait un jour méprise pour un fantôme.


Next week: Barbarella

2011-08-20

Don’t mess with the Captain!


Version française


We all need an island where we can rest our soul from everyday troubles, where we can get away from the trifling hassles of life. We all need a place to hang out and lick our wounds.

There was a lounge I used to go to that catered to a disparate clientele: young and old, wealthy and poor, people from the oldest Canadian Scottish ancestry to newly arrived South American immigrants.

Past the high stools by the bar, there was a couch and a couple of armchairs in a corner. The walls were decked with paintings from local artists who usually favoured earth tones.

Hanging from the high ceilings, old banged up musical instruments – a tuba, a trumpet, a French horn, even a sousaphone – were vigilantly keeping an eye on patrons. Over on one side, a smashed-up double-bass kept guard beside a piano.

sousaphone, etching, brass, marching band, musical instrument
The sousaphone owes its name to American bandmaster John Philip Sousa who was looking for an alternative to the hélicon for his marching band. The sousaphone is from the tuba family and is usually in the key of lower B flat. It is used mostly in marching bands but also in concert orchestras and jazz bands.


All these instruments were nothing but decorative elements. In reality, a couple of nights a week the lounge hosted live jazz bands whose members be-bopped on well-maintained instruments into the wee hours of the night.

But Friday night was DJ night, and from 8:00 PM to midnight a young Brazilian DJ would play house music. After midnight, he was replaced by guest DJs who would move the crowd into more hardcore spheres.

I liked Friday nights. I would arrive early, find a place at the end of the bar, order an anisette for starters, take out a book and read until things got too loud or too hectic.

That particular night I think I was reading Robert Louis Stevenson’s Treasure Island.

Around 10 P.M. – I was now drinking scotch and soda – three ladies in their early 30s wearing peasant blouses, long skirts and flat shoes made a noticeable and lively entrance.

Looking around, they spotted the three empty stools to my right and aimed for them.

I kept reading, vaguely aware of their chatter, when the closest lady, a blonde with long braided hair and dreamy brown eyes asked me what I was drinking.

— I’m drinking whisky and soda, may I offer you one? I replied, ever the gentleman.

— I hate whisky, she giggled. Jack Daniel is a bad, bad man! He makes me do things against my will! I’d rather have Captain Morgan: he may be a pirate but at least he’s a gentleman.

So I asked the barmaid to bring my new friend a rum and cola (what they call a Cuba libre in the Caribbean), and we started to get acquainted.

Her name was Parsley and she and her two friends (Sage and Rosemary) worked at The Castle, a restaurant with a medieval theme where clients dressed in period costumes would gorge themselves with fat, salty and sweet food to forget about the dullness of life while yearning about times gone by.

I could relate to them somewhat as I could relate to the bubbly maidservant who was gracing me with her company, occasionally brushing her bosom against me.

She was funny and I enjoyed her high spirits. Sage and Rosemary however were looking at us with concern.

After Parsley downed her third Cuba libre, Rosemary scolded her, urging her to watch herself. Parsley just shrugged and turned towards me, taking my arm and telling her friends that I was the most well-behaved gentleman she could meet tonight.

Her friends rolled their eyes and suggested going to another bar.

— You go, she told them, I’m staying.

I knew better than to get involved in an argument that wasn’t mine so I returned temporarily to my drink and book, keeping distractedly aware of the disagreement unfolding beside me.

When Parsley’s friends left, she turned and looked at me saying: “I need my captain.”

“It’s all right, I’m here,” I replied and as I ordered another rum and cola for her, the barmaid looked at me and winked.

We kept drinking, talking, laughing and snuggling until closing time. The DJ put on one last song, Parsley and I got up only to realize we were so drunk we would be a road hazard if we drove. By George! We would have been a threat walking on the sidewalk!

So we just stood by the entrance of the bar holding each other.

Soon a taxicab drove by and I flagged it down. We decided to go to Parsley’s place. She lived in a high-rise downtown. When we got there, I looked up at the tower then down at Parsley’s long golden braid and I felt like I was in a brother Grimm’s tale. Still very tipsy, we took the elevator to the 20th floor and entered Parsley’s apartment.

In the subdued light I could make out velvet burgundy drapes hanging over the balcony doors and a lace-covered coffee table in front of a satin couch. One wall was covered with an impressive collection of medieval weapons: a crossbow, daggers, swords, rapiers, arrows.

Parsley certainly takes the dark ages seriously I thought.

— “I need to freshen up,” she said as she left for the washroom. “There’s beer in the fridge!”

I was drawn to the armory wall. I walked unsteadily towards it. I felt like I travelled through time and the liquor I drank all evening was not helping me staying grounded. Everything started to waver and I was afraid I was going to fall.

There was a sword leaning against the wall. I used it as a cane to support myself, resting one foot on a small wooden keg beside it.

That’s when I felt Parsley’s hands reaching from behind to hug me as she whispered: “My captain... Oooh, my captain...”

Captain Morgan, Original Spiced Rum, pose, keg, sabre, pirate
Everybody loves the Captain!.


La semaine prochaine : un fantôme...

2011-07-23

Médecine dentaire cosmopolite



La poire bon-chrétien (appelée Williams en Angleterre et Bartlett en Amérique) est juteuse et savoureuse. C’est en croquant dans une de ces poires que j’ai fait éclater le plombage de l’une de mes molaires inférieures, ce qui m’a causé bien des tourments.

J’ai toujours éprouvé de la circonspection à l’égard de la médecine dentaire. Est-une science? Un art? Une technique?

L’être humain a des problèmes dentaires depuis sa sédentarisation, il y a près de 10 000 ans. Ses habitudes alimentaires ont alors changé, il s'est mis à consommer plus de sucre qui entraîne la carie.

Les maux de dents sont peut-être ainsi la malédiction que Dieu infligea aux descendants de Caïn pour avoir adopté la vie sédentaire de leur regretté ancêtre.

dessin à l'encre, mal de dent
Caïn était agriculteur tandis que son frère Abel était nomade. Abel offrait les premiers-nés de ses troupeaux en sacrifice, ce qui plaisait à Dieu. Par contre, les courgetttes, les céleris et les carottes de Caïn ne lui plaisaient pas, peut-être parce qu’il n’y ajoutait pas de vinaigrette ranch.


Quoi qu’il en soit, il a fallu un bon bout de temps avant que les gens comprennent l’origine des caries. Dans l’Antiquité, on croyait que la carie était causée par des vers. Les anciens Égyptiens traitaient les malformations dentaires des enfants en leur faisant manger des souris écorchées et cuites. En Chine, on obturait les caries avec des excréments de chauve-souris. En Espagne, une bonne hygiène buccale commençait en se rinçant la bouche régulièrement avec de l’urine.

Au Moyen-Âge, apparurent les arracheurs de dents qui exerçaient leur métier sur la place publique en promettant à leurs patients une extraction sans douleur (de là l’expression « menteur comme un arracheur de dents ») au grand plaisir de leur auditoire qui n’avait pas encore de télévision ni d’Internet pour se divertir. Les arracheurs de dents offraient également l’ablation des cors et des durillons.

Médecine dentaire et pédicure allaient main dans la main à cette époque.

À la Renaissance, les barbiers se sont mis de la partie pour soigner les dents. Ainsi, avec une mise en pli ou une permanente, les nobles dames de Florence pouvaient du même coup s’offrir un détartrage.

Il fallut attendre jusqu’au XVIIIe siècle pour que Pierre Fauchard, le père de l’odontologie moderne, publie Le chirurgien dentiste dans lequel il préconisait l’utilisation de métaux lourds pour obturer les dents, tout en continuant de recommander le rince-bouche à l’urine.

barbe, tablier, coupe de verre, cristal
Un homme s’apprête à se rincer la bouche avec sa propre urine qu’il vient de prélever dans une coupe de cristal. Certaines mesures hygiéniques à la mode peuvent être dégoûtantes mais rien n'empêche de les appliquer avec classe.


Si on n’arrête pas le progrès, celui-ci sait parfois se faire attendre...

C’est en pensant aux origines de la médecine dentaire que je me mis à la recherche d’un dentiste. J‘optai pour un nouveau cabinet qui venait d’ouvrir dans un centre commercial de mon quartier, niché entre un magasin de location de vidéos, une pizzeria et un courtier immobilier.

Le cabinet du docteur Nguyen était neuf, propre, décoré avec goût et à la fine pointe de la technologie. Le docteur Nguyen était une jolie jeune femme d'à peine 30 ans qui était fraîchement émoulue d’une école de dentisterie de Las Vegas, une ville à laquelle on ne pense guère, à prime abord, pour faire des études universitaires.

On me dit cependant que l’école de médecine dentaire qui s’y trouve jouit d’une excellente réputation.

Après examen, Le docteur Nguyen me dit que ma molaire déficiente aurait besoin d’une couronne, mais qu’il faudrait d’abord que je voie un chirurgien dentiste qui me rabaisserait la gencive, me remonterait la mâchoire et me ferait un traitement endodontique.

Le traitement endodontique (qu’on appelle « traitement de canal » au Canada) consiste à enlever la pulpe d’une dent endommagée au moyen de limes, de fraises et autres instruments de précision.

Ce traitement a la réputation d’être douloureux, mais le chirurgien polonais qui me traitait possédait des compétences incontestables.

Après m’avoir administré une solide anesthésie locale, le chirurgien a mis un CD de Johnny Cash qu'il fit jouer à tue-tête pendant toute l’opération pour me distraire des choses abominables auxquelles il se livrait dans ma bouche avec des instruments contondants. Je n’ai absolument rien senti.

Quand j’ai revu le docteur Nguyen, celle-ci s’est affairée pendant de longues minutes sur ma molaire avant de déclarer : « Ça ne va pas ».

Elle m’a conduit dans son bureau. J’avais la bouche engourdie par l’anesthésie et je portais toujours le bavoir d’usage que les dentistes nous attachent autour du cou quand ils exercent leurs activités.

Le docteur Nguyen afficha sur un écran géant la radiographie numérisée de ma bouche.

« Voyez-vous, monsieur, je suis dans l’impossibilité de poser votre couronne parce que vos dents sont mal alignées, en particulier, ici, ici et ici, ainsi que de tout ce côté de votre bouche », dit-elle en indiquant des dents sur l’image avec un pointeur laser.

« Voici ce que je propose : je vais fabriquer un appareil pour vous redresser la denture. Vous le garderez en bouche pendant de six à douze mois, soit le temps nécessaire pour que vos dents prennent une attitude normale. Il vous en coûtera 1 800 $ pour ce traitement. Vos parents auraient bien fait de vous faire consulter un dentiste quand vous étiez enfant. »

Je me retins pour ne pas lui parler de mon grand-père qui a vécu les trente dernières années de sa vie avec seulement trois dents et qui auparavant allait consulter le maréchal-ferrant quand il avait mal aux dents.

« Ensuite, il faudra poser des couronnes sur les dents de la mâchoire inférieure qui ne seront plus alignées avec celles de la mâchoire supérieure. Il s’agit d’environ douze couronnes, ce qui représente un montant de 15 000 $ à 18 000 $. Nous pourrons commencer la semaine prochaine. »

Je demandai au docteur Nguyen de me laisser quelques jours pour y réfléchir.

« Vous savez, bien des gens n’hésiteraient pas une seconde à hypothéquer leur maison pour recevoir un tel traitement », me dit-elle.

« Je vous crois sur parole », lui répondis-je. « Par curiosité, toutefois, combien m’en coûterait-il pour me faire arracher toutes les dents et me faire poser des dentiers? »

« Environ 10 000 $, mais c’est une solution que je ne saurais vous faire envisager », me répondit-elle.

Je la remerciai, réglai les traitements qu’elle m’avait prodigués jusqu’à ce moment et sortis du cabinet encore tout étourdi par l’anesthésie et les montants astronomiques que je venais d’entendre.

Au cours des jours suivants, une amie me conseilla de demander une deuxième opinion et me recommanda une dentiste suédoise chez laquelle sa sœur était hygiéniste.

Je suis donc allé visiter le docteur Svensson, une dame d’un certain âge, qui m’a examiné en marmonnant : « Je vois, je vois ».

Puis elle m’a demandé :

« Votre dentiste, elle est jeune? Son cabinet et son matériel sont entièrement informatisés? »

— « Oui, comment le saviez-vous? »

— « Écoutez, mon cher monsieur : je pense que je serai en mesure de vous poser une couronne. Préférez-vous une couronne en or ou en porcelaine? Je crois que l’or vous irait à merveille. Une couronne en or coûte 900 $, une couronne en porcelaine, 1 200 $. »

« Une couronne en or, ça serait bien », répondis-je, en me promettant de brûler un cierge à saint John Maynard Keynes qui a remplacé l’étalon-or par l’étalon-porcelaine à la signature des accords de Bretton Woods en 1944.

lingots d'or, 24 carats, 24 K
John Maynard Keynes, économiste britannique, est l’un des principaux artisans des accords de Bretton Woods, signés le 22 juillet 1944 au New Hampshire. En vertu de cet accord, l’étalon-or était abandonné en faveur d’une seule monnaie définie en or, le dollar américain. L’étalon-porcelaine est une invention ‘pataphysique de l’auteur. Si vous alliez échanger vos dollars en porcelaine, vous risqueriez d'être déçus.


Deux semaines plus tard, fier de ma nouvelle couronne en or, j’étais également soulagé d’avoir évité le rince-bouche à l’urine.

Next Saturday: Don’t mess with the Captain!

Amy, I hope you can finally rest in peace. I loved you.


2011-07-16

The private riot


Unless he is a member of an established classical orchestra or some other kind of steady act, the gigging musician’s life is far less glamorous than what people generally expect.

I once belonged to a two-man band that performed in small bars, taverns, pubs and restaurants. Every weekend we lugged a sound system, musical instruments, bags of cables, microphones and other paraphernalia to venues in order to entertain a sometimes ecstatic audience.

Most of the time the crowd took us as a welcome annoyance.

One of the bars we played had an Irish theme. The Rose of Tralee was located in a working-class neighbourhood that was in the process of being gentrified. Small and cozy, it could only sit 50 people, yet boasted 30 different kinds of beer on tap.

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Gentrification is the process of turning a working-class neighbourhood into a middle-class haven. First, you buy an old textile factory and you evict the tenants. Then you turn the upper floors into snazzy lofts and condos. Finally you install quaint boutiques and cafés at street level. In a short time, municipal taxes should skyrocket and resale value should increase exponentially transforming you into a nouveau riche.


Connor, the 28-year-old bartender, was a friendly, handsome and muscular man who regaled patrons with stories of his bout as an amateur boxer.

The clientele was a mixture of more or less successfully retired people, upwardly-mobile young professionals with a taste for the exotic, and a healthy dose of pure white trash.

We played old Irish and Celtic songs arranged to sound like pop, punk and rock music.

That particular evening was going well. The audience was participating, making special requests from time to time. Connor was mixing Irish car bombs for customers who seemed to be having a great time.

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The Irish car bomb is a beer cocktail. Pour Irish cream in a shot glass over which you float some Irish mist. Delicately rest the full shot glass at the bottom of a half-pint of Irish stout. Drink quickly before everything curdles. Make sure you don’t knock your teeth out with the shot glass.


At a quarter to two, as we were ready to wrap up the evening with a reggae version of Danny Boy, with slightly modified lyrics involving the consumption of weed (“fine herbs from the South of France” as we called it), about 15 people came loudly into the pub, ordering some $300 worth of beer. They were already quite inebriated.

We finished the song with wild applause from the newcomers, said thank you and good night, when one guy who had just come in asked us to play some more:

— You see, we like to have fun and we’re all from the same family: these are my brothers, this is my mother, over there at the bar that’s my sister and her cousin with my uncle, and way back there with the bartender, those are my cousins... HEY GUYS! GET SOME SHOOTERS FOR THE BAND!

So we had a shot of sambuca and started to play a rockabilly version of The rocky road to Dublin.

They all got up to dance, one son was dancing with his mother apparently trying to break every current moral standard. My music partner and I looked at each other, shaking our heads. Two of the cousins were pretending to waltz together while the uncle was dancing with the niece and arguing with her brothers.

At the end of the song, they wanted more music but it was already the last call, so we said we were first going outside for a smoke, hoping that a break would calm them down.

“A smoke? Excellent idea!” said one of the brothers, and the whole family headed out to the patio. I turned off the sound system and my partner and I went for a cigarette on the street.

As soon as we were outside, we heard a commotion. The family members had started a brawl and were throwing plastic patio furniture at each other. Worried about our equipment, we immediately went back inside to see Connor locking the door to the patio and calling the bar owner over the phone. The owner told him he was on his way and to call the police.

We went back outside in time to see the uncle sprawled on the floor. Two of the brothers were spreading his legs and another was holding his arms while his niece was kicking him viciously in the groin. Cousins and brothers were groping at each other ripping their shirts off their backs. There was blood, spilled beer, broken glass and overturned furniture.

People at a neighbouring bar ran over, wanting to join in the heat. One of the brothers stood up and started to wave at them, screaming:

—“STAY OUT OF THIS! THIS IS A PRIVATE RIOT! IF YOU WANT TO FIGHT, GO FIGHT YOUR OWN FAMILY!”

At that moment, a black Mercedes screeched to a halt in front of the bar. The owner of the Rose of Tralee jumped out of the car with a bouncer and rushed inside.

Then a police cruiser arrived. Quickly assessing the situation, the officers immediately called for support. They went in the bar and tried to calm down the owner who wanted to go on the patio and teach the punks a lesson. The owner wouldn’t listen so the constables arrested him, handcuffed him and took him outside.

Within minutes six patrol cars and a paddy wagon had joined in while the violent uproar went on. The male and female officers huddled to discuss a strategy. Finally, two officers were designated to go to the patio, restrain the belligerents one at a time with tie-wraps, and bring them back in front of the Rose of Tralee to be lined up lying face down on the street.

coloured tie-wraps
The tie-wrap was invented in 1958 as a binding device to organize electrical wires and cables in aircrafts. Soon enough other uses were found and tie-wraps are now popular as cheap restraints in many countries.


As we were observing all that from outside, I saw one of the brothers, shirtless and bloodied, helping his mother jump over the patio fence so they could leave before being arrested. The uncle was lying on the floor, seemingly unconscious and holding his crotch.

Within half an hour the law officers had gathered all the remaining hooligans and were kneeling on the street to interrogate them.

My partner and I decided this might be a good time to tear down our equipment, gather up our gear, and leave.

When we went to Connor, the bar tending amateur boxer, to collect our wages, he was sobbing uncontrollably beside his cash register.

Samedi prochain : médecine dentaire cosmopolite

2011-07-09

Les bouteilles consignées


Adrien avait un emploi en or. Il était veilleur dans un immeuble abritant un bureau de poste et les bureaux locaux de quelques ministères. Il ne s’y passait jamais rien d’excitant. L’immeuble n’avait que quatre étages et les rondes qu’il devait faire toutes les heures n’étaient pas épuisantes.

Il travaillait de minuit à huit heures, cinq jours sur sept. C’était un boulot tranquille qui convenait bien à un homme de 55 ans. Il avait également un avantage supplémentaire : vu qu’Adrien dormait le jour, il n’avait pas à composer avec les écarts d’humeur de Marie-Ange, son épouse.

Marie-Ange et Adrien s’étaient mariés à une époque où il le fallait bien. Adrien trouvait Marie-Ange mignonne à 20 ans et Marie-Ange trouvait qu’Adrien était beau dans son uniforme de caporal.

Ils avaient habité des bases militaires, mais ce milieu ne plaisait pas à Marie-Ange. Ils avaient donc commencé à demeurer dans des logements civils. La solde d’Adrien ne leur permettait cependant pas de vivre dans l’opulence.

Lorsqu’on compare son train de vie à celui des autres, lorsqu’on commence à croire que le standing des mieux-nantis constitue la norme, on ouvre la porte aux problèmes.

Petit à petit, Marie-Ange devenait amère.

Adrien, pour sa part, trouvait la routine militaire ennuyeuse, mais il appréciait la camaraderie et l’esprit de corps. De plus, il aimait bien la bière à rabais au mess, ce qui ne plaisait pas du tout à Marie-Ange qui le faisait bien savoir à Adrien.

Adrien eut l’occasion d’aller en mission à l’étranger. Six mois à vivre dans des baraques et à recevoir une prime, mais aussi six mois sans subir les remontrances de Marie-Ange. À son retour, les choses s’étaient un peu calmées, jusqu’à ce que la monotonie de la routine le mène à l’alcool et que l’aigreur de son épouse insatisfaite exacerbe sa frustration lancinante.

Ainsi, quand Adrien ne pouvait plus supporter la rancoeur de Marie-Ange, il partait en mission et la vie suivait son cours.

Au bout de 25 ans, Adrien prit sa retraite avec une modeste pension à laquelle s’ajoutait le maigre salaire de veilleur.

Un soir il avait fait une virée avec d’anciens camarades de régiment ce qui avait provoqué une dispute conjugale sans précédent. À son grand chagrin, Adrien décida donc de cesser de boire, d’autant plus que Marie-Ange contrôlait les finances du ménage et que toute dépense suspecte aurait mené à un interrogatoire serré.

Une belle nuit d’été, vers 3 h du matin, Adrien verrouilla la porte de l’immeuble qu’il gardait pour aller se dégourdir les jambes dans le parc de stationnement du centre commercial avoisinant.

C’est alors qu’il fit une découverte qui changea sa vie.

Dans les poubelles, il y avait des bouteilles consignées pour lesquelles il pouvait obtenir quelques sous en les rapportant à un détaillant. Il commença à les accumuler discrètement dans la cave à la maison.

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Les bouteilles sont consignées pour des raisons économiques et écologiques. En moyenne, une bouteille est réutilisée de cinq à neuf fois, mais en des conditions favorables, elle peut être réutilisée jusqu'à 50 fois.


Bien sûr, Marie-Ange lui posait des questions sur les bouteilles vides qui s’empilaient. Adrien ne lui répondait pas sauf pour lui dire qu’il allait s’en occuper.

Une semaine avant de partir en vacances dans la famille de Marie-Ange – une perspective qui ne souriait guère à Adrien vu qu’il ne s’entendait pas avec sa belle-mère – il fit plusieurs visites dans les commerces du quartier pour échanger les bouteilles vides.

En un an, il avait accumulé pour 500 $ de bouteilles consignées.

Quand vint le jour du départ, il ne dit rien à Marie-Ange de la somme qu’il avait en poche et endura sans broncher ses jérémiades pendant tout le trajet.

En arrivant chez sa belle-mère, Adrien gara la voiture, transporta les bagages dans la maison, fit ses salutations à sa belle famille et dès qu’il eut une occasion de s’absenter, il annonça qu’il partait en mission.

Avant que sa femme puisse lui demander des explications, il était déjà sorti.

Pendant cinq jours, il s’imbiba comme une éponge, fit la fête et dormit dans les parcs. Il était heureux, il avait trouvé le moyen de briser la routine.

Bien entendu, quand il revint chez sa belle-mère, il eut droit à une scène véhémente avec sa femme et sa belle famille qui avaient eu vent de ses exploits. Il les écouta sans réagir.

Dans son esprit il ne pensait qu’à recommencer à amasser des bouteilles vides pour se payer une autre cuite épique l’année suivante.

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Cette semaine, le taux de fréquentation de En direct de l'intestin grêle a dépassé le cap des 1 000 visites depuis le début mai. Je tiens à remercier tous les lecteurs du Canada, des États-Unis, de la France, de l’Allemagne, du Royaume-Uni, du Japon, de la Belgique, de la Suisse, du Maroc, de l’Algérie, de la République tchèque, de la Polynésie, de Singapour, de la Russie, des Pays-Bas, du Liban, de l’Australie, du Brésil et de la Tunisie. Merci également à tous ceux et celles qui ont laissé des commentaires.

This week
En direct de l'intestin grêle reached 1,000 page views since it was started in May. I wish to thank all visitors from Canada, the United States, France, Germany, the United Kingdom, Japan, Belgium, Switzerland, Morocco, Algeria, the Czech Republic, French Polynesia, Singapour, Russia, the Netherlands, Lebanon, Australia, Brazil, and Tunisia. Thank you also to all those who left comments.

Next Saturday: The private riot

2011-06-25

Sur les traces d’Ernest Hemingway à Cuba



Ma vie sentimentale laissait à désirer. La femme à qui j’étais attaché n’était pas intéressée par une relation sérieuse.

Un changement d’air s’imposait. J’ai donc décidé d’aller passer une semaine à Cuba pour suivre les traces d’Ernest Hemingway.

Hemingway – qui a passé ses hivers à Cuba de 1939 à 1960 – c’était le grand aventurier : passionné de chasse, correspondant de guerre, buveur invétéré et érudit. Il écrivait des phrases qui semblaient simples, qui disaient l’essentiel, taisaient le superflu et laissaient au lecteur le soin de tirer ses propres conclusions.

J’ai fait mon pélerinage la première journée de mon séjour : une visite à la Finca Vigia, la villa d’Hemingway, à San Francisco de Paula; une visite à Cojimar, le village de Santiago, le pêcheur du Vieil homme et la mer; une visite à l’hôtel Ambos Mundos à La Havane, où Hemingway a habité avant d’emménager dans sa villa.


Ernest Hemingway, buste, Cojimar, Cuba
Le buste d'Ernest Hemingway sur la place publique de Cojimar, presque en face de La Terrazza, le restaurant qui nourissait à crédit Santiago, le pêcheur du Vieil homme et la mer.


Il me restait six jours pour me désaltérer dans chacun des nombreux bars où le lauréat du prix Nobel de littérature étanchait sa soif.

Le matin, à sept heures, le soleil se levait tout d’un coup, sans perdre de temps avec l’aube. Exactement douze heures plus tard, la nuit tombait sans crépuscule.

Après le petit déjeuner, j’allais me promener sur la plage qui faisait face à la Floride, à l’est, et qui était clairsemée de fortifications. Cuba s’attendait toujours à être envahie par les États-Unis : chat échaudé craint l’eau froide.

Un matin, pendant ma promenade, un groupe d’hommes en salopettes bleues ramassait du varech sous la surveillance de gardes armés de mitraillettes. Je marchais à une distance raisonnable, mais l’un des hommes en salopette, remarquant que je fumais, vint me demander une cigarette. Soudainement, j’étais entouré de travailleurs qui voulaient tous avoir une cigarette, jusqu’à ce que les gardes viennent les disperser en me disant de passer mon chemin.

Le soir, au souper, un employé de l’hôtel me dit qu’il s’agissait de patients d’un hôpital psychiatrique qui faisaient des travaux communautaires.

Je ne me suis jamais habitué à la vue des soldats armés. J’étais également surpris chaque fois que je voyais un vautour perché sur une clôture ou un zébu paître dans les champs, le seul type de bovin dont on semblait faire l’élevage à Cuba.

zébu, cornes, Cuba
Le zébu (Bos primigenius indicus) est capable de supporter les grandes chaleurs parce qu'il possède plus de glandes sudoripares. Il est par ailleurs plus résistant aux parasites et à la maladie. La viande coriace du zébu se retrouve dans bien des hamburgers dans le monde.


Les habitants que je croisais étaient souvent pauvres, parfois vêtus de guenilles. Par contre, une impressionnante dignité émanait d’eux. Ils ne semblaient ni tristes ni résignés. Néanmoins, à plusieurs reprises, j’ai été approché par des Cubains qui, flairant le touriste, voulaient acheter mes jeans ou mes souliers.

Pour mieux me mêler à la foule, j’ai donc commencé à porter un pantalon de coton kaki, une chemise légère de rayonne blanche et des sandales. Ce stratagème réussissait à merveille tant qu’on ne m’adressait pas la parole, mon espagnol ayant toujours laissé à désirer.

Un matin, sur la plage, une grande jeune femme blonde vint à ma rencontre pour me demander du feu, d’un espagnol teinté d’un fort accent anglais. Je lui répondis en anglais.

— Je m’excuse, dit-elle, je pensais que tu étais Cubain.

— Ce n’est rien, je vois que mon déguisement est efficace.

Elle rit, accepta le briquet que je lui tendais, puis nous avons commencé à faire connaissance en marchant sur la plage.

Margaret était Canadienne de souche ukrainienne. Elle travaillait en informatique à Saskatoon. En vacances elle aussi, elle était venue seule à Cuba pour pratiquer son espagnol.

Nos hôtels respectifs ne se trouvaient qu’à 15 km de La Havane, mais elle n’y était jamais allée. Je lui proposai donc une excursion dans la capitale en après-midi.

Nous nous sommes longuement promenés dans les rues de La Habana Vieja. Nous avons exploré des boutiques où des ouvrières fabriquaient des cigares en les roulant sur leur cuisse. Nous nous sommes arrêtés pour bouquiner dans une librairie. Chez un disquaire, nous nous sommes étonnés de voir le propriétaire envelopper des disques de vinyle dans de vieux journaux plutôt que de les vendre avec la pochette.

Cuba, La Havane, place publique
Dans le quartier historique de La Havane, qui fait partie du patrimoine mondial de l'unesco, les rues étroites donnent sur de nombreuses places publiques.


Margaret était d’agréable compagnie. Elle était intelligente et s’émerveillait de tout. Elle avait le sourire facile, un rire communicatif, et je mentirais si je disais que j’étais insensible quand sa main frôlait la mienne.

Le temps était nuageux et il faisait chaud et humide. En fin d’après-midi, je suggérai d’aller boire un daiquiri au Floridita, l’un des bars fréquentés par Hemingway.

J’ouvrais la porte pour laisser entrer Margaret quand j’ai remarqué qu’elle me jetait un drôle de regard.

Nous nous sommes assis côte à côte sur une banquette contre le mur, admirant les boiseries d’acajou. Il y avait trois guitaristes sur une petite scène au fond de la pièce.

Le serveur nous apporta nos daiquiris et Margaret me dit :

— Tu es très galant : tu m’ouvres la porte, tu te lèves quand je me lève et quand j’arrive; sur le trottoir, tu marches du côté de la rue, mais franchement, je trouve cela un peu vieux jeu et ça m’agace à la longue.

Je lui ai expliqué que quand j’étais petit, à l’école, nous avions des classes de bienséance où nous apprenions les bonnes manières. Celles-ci se sont enracinées en moi; je le faisais sans y penser et certainement sans intention de la froisser.

— Ce n’est pas grave, me répondit-elle, je comprends, mais je tenais à te dire ce que j’en pensais.

« Ce que femme veut, Dieu le veut », me suis-je rappelé en me promettant de ne plus m’exposer aux doléances de Margaret.

Les guitaristes jouaient bien. Les daiquiris étaient bons. Nous sommes restés longtemps au bar qui se remplissait de Havanais revenant du travail.

Margaret me prit la main et posa la tête sur mon épaule. Je me sentais bien. Les Cubains et les Cubaines nous regardaient avec bienvaillance.

Nous venions de finir nos daiquiris quand le serveur nous en apporta deux autres. Je tentai de lui expliquer que nous n’avions rien commandé car il allait faire nuit et nous devions retourner à l’hôtel. Le serveur nous expliqua que cette tournée nous était offerte par le couple de Cubains assis au bar qui levaient leurs verres en nous regardant tout sourires.

Politesse oblige, je levai moi aussi mon verre en hochant la tête en guise de remerciement. Après ces deux daiquiris, il y en a eu d’autres, on aurait dit que tous voulaient nous payer à boire.

Margaret et moi riions, le rhum nous montait à la tête. Les guitaristes sont venus jouer à notre table. Nous avons dansé. La banale excursion dans la capitale s’était transformée en fête fébrile.

Finalement nous avons réussi à échapper à nos hôtes; il se faisait vraiment tard et il nous fallait trouver un taxi pour rentrer à l’hôtel.

Margaret et moi marchions enlacés sur le trottoir, nous étions passablement ivres quand je me suis aperçu que je marchais du côté de la rue. Je fis virevolter Margaret pour rétablir la situation. Margaret comprenant mon subterfuge éclata de rire.

C’est à ce moment qu’une voiture portant des plaques d’ambassade surgit à toute vitesse. Ses occupants criaient en espagnol et l’un d’eux a lancé quelque chose qui a atterri sur la blouse de Margaret.

C’était un condom qui venait tout juste d’être utilisé... Si seulement j’étais resté du côté de la rue!

Margaret s’est mise à pleurer. J’ai tenté de la consoler en la prenant dans mes bras mais en vain.

Nous avons trouvé un taxi et pendant toute la randonnée Margaret est demeurée silencieuse, assise loin de moi, regardant nerveusement par la fenêtre.

Elle habitait une petite villa dans un hôtel à quelques minutes du mien. Je l’accompagnai jusqu’à sa porte. Je lui dis combien j’étais désolé de l’incident qui s’était produit, une erreur du destin pour conclure une journée qui avait autrement été des plus agréables. Son regard encore mouillé évitait le mien. Je lui pris la main une dernière fois et lui dis que je passerais la voir le lendemain en matinée.

Quand j’ai frappé à sa porte le lendemain matin, pas de réponse. La préposée au comptoir me dit que Margaret était sortie. Je laissai un message pour dire que je repasserais en fin d’après-midi.

Elle n’y était pas non plus quand je suis allé la visiter vers 16 h.

Le lendemain, la préposée me dit que Margaret avait quitté l’hôtel.

Je ne l’ai plus jamais revue.

Next Saturday: Cannibals...